Il revient à Roger Caillois d'avoir redécouvert ces formations minérales, appelées paesine en Italie, et qui, découpées en tranches, dévoilent à l'observateur, s'il est tant soit peu rêveur, un paysage bucolique, des ruines, parfois des silhouettes qui se découpent et semblent avoir été fixées dans la pierre par une opération divine de métamorphose.
Au fil du regard, en parcourant la série Joies d'Isabelle Lamrani, on ne peut s'empêcher de penser aux pierres de rêve qui étaient, pour les Anciens, des jeux de la nature des lusus naturae. Et du jeu, dans tous les sens du terme, se donne à voir dans cette série.
Jeu déjà par la variation dans la répétition de la composition : la forme ovoïde se transforme comme les bulles de savon avec lesquelles nous jouions enfants, emportant de même les jeux d'irisation au gré de la variation de la lumière ; jeu également dans la recherche du détail, cette petite tache noire qui dessine par ses mouvements une forme de narration ; jeu certainement parce que l'on ne peut s'empêcher de superposer sur ces compositions roses un paysage fantastique à l'instar des paesine florentines.
Il est probable que le choix du rose cette couleur qui n'existe pas dans le spectre lumineux, puisqu'elle est une projection de notre cerveau participe à cette invitation au rêve. Le rose est une fiction. L'œil est invité à ne voir que la couleur ; la peinture est sans discours, elle ne raconte rien.
Le travail d'Isabelle Lamrani est un travail sur la matière picturale qui joue sur le contraste entre la fluidité du rose, du carmin, du sang, et la minéralité de l'or, du charbon et de l'ocre. Le rêve est porté par cette fluidité qui évoque étonnamment des paysages marins, comme dans la composition J8 où l'on peut discerner une ligne d'horizon découpant l'image en deux hémisphères. Les deux taches noires deviennent alors la représentation suggérée d'un personnage.
Mais le rose ? Le rose est comme cette lumière diffuse des bords de mer qui dilue les contours entre ciel, terre et eau. Il est aussi la couleur des couchers de soleil, du souvenir de ces paysages marins que le regardeur porte en lui. Curieuse marine dont la tache jaunâtre, légèrement décalée au centre gauche, nous emmène vers des lointains.
Arrêtons-nous quelques instants sur J6. Il s'agit presque d'une reproduction d'une pierre de rêve, d'une paesine florentine. La palette correspond tout à fait aux tons caractéristiques de ces pierres. La composition un ovale sur un fond clair reprend le dispositif du tableau encadré.
Regardons maintenant l'image. On distingue nettement une ligne de fuite, une perspective construite par un fleuve large au premier plan, se resserrant dans une courbe qui dessine une berge. Au loin, on aperçoit une forêt ; plus loin encore, le trait ondulé d'une colline.
Faisons alors place aux autres imaginaires regardants. Comme les pierres de rêve de Roger Caillois, les œuvres d'Isabelle Lamrani n'imposent aucune lecture. Elles offrent un territoire à parcourir, une surface de projection où chacun peut déposer ses souvenirs, ses paysages intérieurs et ses propres fictions.